Il y a des designers qui s’inspirent des musées. Satoshi Kuwata, lui, s’inspire des requins. Ou plutôt, il s’en sort indemne – ce qui revient peut-être au même. Fondateur de Setchu et lauréat du Prix LVMH 2023, le créateur japonais basé à Milan a relaté, avec le flegme caractéristique de celui qui n’a jamais vraiment douté de son propre style, une aventure de pêche au Gabon : l’eau jusqu’à la poitrine, un requin dans son dos, un crocodile qui approche – et lui, imperturbable dans son T-shirt en cachemire. La bête, visiblement, a préféré passer son chemin. On peut la comprendre.

C’est de ce voyage que naît la collection Setchu printemps 2027, présentée à Milan avec la précision tranquille d’un homme qui sait exactement ce qu’il fait – et qui n’éprouve nul besoin de s’en expliquer longuement. L’inspiration directe : les filets de pêche utilisés localement au Gabon. Des structures légères, résistantes, presque immatérielles, qui laissent passer l’eau tout en retenant l’essentiel. Kuwata y a vu quelque chose qui lui ressemblait.

La collection est courte, dense, presque entièrement réalisée à la main. Des cordes de cuir multicolores tissées selon la technique du nœud carré japonais – choisi, dit-il, parce qu’il « reste carré » – recouvrent des costumes trois pièces, des robes-chemises, des silhouettes qui semblent appartenir simultanément à deux cultures sans appartenir vraiment à aucune. Les extrémités tombent comme des fils organisés, une sorte de mobile décoratif en mouvement permanent. Ces cordes seront d’ailleurs vendues avec les vêtements. Chez Kuwata, l’accessoire ne se sépare pas de la pièce — il en fait partie.

Ce niveau d’exigence technique n’est pas une posture. Il est le résultat de vingt ans d’expérience accumulée : des apprentissages sur Savile Row, des passages chez Gareth Pugh et Givenchy sous Riccardo Tisci, puis la fondation de Setchu en 2020. Le nom lui-même est un mot japonais signifiant « compromis », non pas au sens de la capitulation, mais de l’équilibre trouvé entre des influences contradictoires : le Japon de son enfance à Kyoto, la Grande-Bretagne de sa formation, l’Italie de son quotidien milanais. La maison est connue pour ses vêtements convertibles, ses cachemires lavables en machine, ses denims fabriqués à partir de déchets de canne à sucre. L’artisanat, ici, ne sert pas l’esthétique seule – il sert aussi l’idée.

Pour le printemps 2027, Kuwata a décidé de s’attaquer à quelque chose qu’il déteste. Les formes rondes. « Je n’aime pas les formes rondes. C’est de la production de masse. Tout ce qu’on voit autour de soi est rond », a-t-il déclaré en backstage, désignant des bouteilles en plastique et des canettes. Sa réponse : construire à la main des hauts et des robes à partir de cercles métalliques reliés par des bandes de jersey. Le résultat est sculptural, légèrement déstabilisant-, une tension creuse qui tient à la fois du vêtement et de l’objet d’art. Une façon de vaincre ce que l’on refuse en le forçant à devenir beau.
Parmi les pièces les plus frappantes, une veste de motard entièrement construite à partir d’un tatami. Kuwata lui-même admet qu’il est « impossible de bouger dedans ». Sa solution : rendre les manches amovibles à l’aide de fermetures éclair, transformant la veste en gilet. Pratique, en théorie. Fascinant, en pratique. Il y a dans cette démarche quelque chose qui ressemble à de l’humour, mais un humour de tailleur, rigoureux et sans concession.

Une robe nuisette noire et blanche asymétrique, brodée de créatures aquatiques aux allures de dessin animé, résume assez bien l’état d’esprit de la saison. « J’ai trouvé un morceau de tissu par terre qui ressemblait à un poisson, alors j’ai voulu le mettre sur la robe », explique Kuwata avec la logique impénétrable de celui qui ne cherche pas à convaincre. Certains looks introduisent également une coupe plus féminine sur des robes qui suggèrent une grâce fluide sans jamais l’annoncer à grand bruit. Ce sont ces moments-là – discrets, bien construits – qui tiennent le mieux sur la durée.
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Ce qui frappe, au fond, c’est l’absence totale de désir de plaire à tout le monde. « J’ai décidé d’aller plus en profondeur plutôt que de m’élargir », dit Kuwata. « Je n’ai pas à rendre tout le monde heureux. » Cette phrase, dans l’univers de la mode contemporaine saturée de stratégies de croissance et de calculs algorithmiques, sonne presque comme une provocation. Elle est surtout, chez lui, une évidence.

Setchu printemps 2027 ne cherche pas à séduire. Elle existe. Et c’est déjà considérable.



