| Yersinia pestis circulait déjà autour du lac Baïkal, en Sibérie, il y a environ 5 500 ans. Une étude publiée le 13 septembre dans Nature a détecté la bactérie chez 18 des 46 individus analysés. Les données relient plusieurs décès rapprochés, parfois au sein de mêmes familles, à cette peste préhistorique. |
Longtemps, la peste a été associée aux rats, aux cités médiévales surpeuplées et aux charniers qui ont marqué l’Europe du Moyen Âge. On l’imaginait née de la promiscuité urbaine, propagée par les puces qui infestaient les entrepôts de grain et les ruelles insalubres. Une nouvelle étude publiée le 13 septembre dans la revue Nature vient bousculer ce récit bien installé. Selon ses auteurs, une peste préhistorique frappait déjà des chasseurs-cueilleurs sibériens il y a 5 500 ans, bien avant l’existence des villes. Et elle ne faisait pas dans la demi-mesure.
L’ADN de 46 chasseurs-cueilleurs révèle 18 infections par la peste
L’histoire commence au bord du lac Baïkal, en Sibérie orientale, dans quatre cimetières de chasseurs-cueilleurs fouillés depuis des décennies par le projet archéologique du Baïkal. Ces communautés mobiles et peu nombreuses vivaient de chasse et de pêche, loin de tout ce qui est habituellement associé aux grandes épidémies.
Une équipe de recherche internationale a prélevé de l’ADN ancien sur les dents de 46 individus enterrés dans ces sites, car l’émail conserve parfois des traces génétiques insoupçonnées pendant des millénaires. En séquençant ce matériel, les chercheurs ont pu reconstituer des génomes bactériens complets et mettre au jour des souches jusque-là inconnues de Yersinia pestis, la bactérie responsable de la peste.
Le résultat surprend par son ampleur : sur les 46 personnes testées, 18 portaient des traces génétiques de la bactérie. Près de 40 % des individus donc, un taux qui dépasse celui observé dans certaines sépultures collectives de l’épidémie médiévale, plusieurs millénaires plus tard, alors que des villes entières étaient à contaminer.
Eske Willerslev, professeur à l’université de Copenhague et à Cambridge, qui a dirigé l’étude, résume l’enjeu : la question de savoir si les premières formes de peste étaient bénignes ou virulentes a longtemps fait débat, et ces résultats penchent nettement en faveur de la virulence.
| 📌 Repères clés |
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| 🧬 Des traces de Yersinia pestis ont été détectées chez 18 des 46 individus analysés dans quatre cimetières du lac Baïkal. 🦠 Ces infections remontent à environ 5 500 ans, bien avant les grandes épidémies urbaines associées au Moyen Âge. 👨👩👧 Plusieurs sépultures réunissent des enfants, des parents ou des fratries morts dans des intervalles de temps rapprochés. 🔬 Les souches préhistoriques possédaient un superantigène susceptible d’avoir aggravé la réaction immunitaire des personnes infectées. 🐿️ Les marmottes constituent une source animale possible de ces contaminations, mais cette voie de transmission reste une hypothèse. |
Les sépultures révèlent des décès rapprochés au sein de mêmes familles
Pour donner du sens à ces données génétiques, l’équipe les a croisées avec des données archéologiques et des datations au radiocarbone. Ce travail transversal a permis de reconstituer, cimetière par cimetière, la chronologie précise des décès en combinant génome de la peste, liens de parenté entre les victimes et analyse archéologique.
Dans les deux plus grands cimetières du site, les archéologues avaient depuis longtemps remarqué une proportion anormalement élevée d’enfants et de jeunes adolescents parmi les défunts. Cette surreprésentation, observée sur une période très courte, restait inexpliquée depuis les années 1990 — une énigme qu’Andrzej Weber, archéologue à l’université de l’Alberta et responsable du projet archéologique du Baïkal, décrit comme ayant enfin trouvé son sens avec la découverte de la peste.
La datation au radiocarbone révèle que beaucoup de ces décès sont survenus dans un intervalle de temps très court. Dans certaines tombes, des fratries semblent avoir péri ensemble. D’autres réunissent parents et enfants, probablement emportés par la même vague épidémique.
Un superantigène pourrait expliquer la virulence de cette peste ancienne
Ce constat contredit une hypothèse largement partagée jusqu’ici. Des travaux antérieurs avaient montré que les souches anciennes de Yersinia pestis ne possédaient pas certains gènes qui ont permis, par la suite, à la peste bubonique de se propager efficacement via les puces et les rongeurs. Faute de ce mécanisme de transmission redoutable, on supposait que ces premières versions de la bactérie ne pouvaient guère provoquer d’épidémies sévères.
Les nouvelles données obligent à revoir cette idée. Les chercheurs ont en effet identifié dans les souches préhistoriques un facteur génétique particulier : un superantigène, absent des souches historiques connues de la peste. Il s’agit d’une toxine capable de déclencher une réaction immunitaire disproportionnée chez l’hôte infecté, provoquant une inflammation sévère et aggravant considérablement le pronostic.
Martin Sikora, professeur associé à l’université de Copenhague et coauteur de l’étude, y voit une nouvelle compréhension des toutes premières épidémies de peste : avant même de développer un mode de transmission efficace par les puces, ces souches anciennes portaient déjà une combinaison de facteurs de virulence capable de rendre l’infection extrêmement dangereuse.
En clair, la peste n’a pas attendu le Moyen Âge ni les grandes villes pour tuer massivement. Certaines des plus anciennes épidémies connues pourraient avoir été tout aussi meurtrières que celles qui se produiront des millénaires plus tard, en particulier chez les plus jeunes. Toutefois, l’étude ne porte que sur quatre cimetières et 46 individus, un échantillon qui documente solidement ces communautés précises du Baïkal, mais qui ne permet pas d’extrapoler à l’ensemble des populations préhistoriques d’Eurasie.
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Les marmottes restent une piste pour l’origine de ces infections
Une question demeure, presque aussi vieille que la maladie elle-même : d’où venait cette peste préhistorique ? Les données confortent l’hypothèse déjà évoquée par d’autres travaux selon laquelle la maladie serait apparue en Asie centrale ou nord-orientale, puis se serait diffusée à travers l’Eurasie par l’intermédiaire de populations de rongeurs sauvages.
Les fouilles archéologiques menées autour du lac Baïkal montrent que ces chasseurs-cueilleurs entretenaient un contact étroit avec les marmottes, de grands rongeurs fouisseurs qui hébergent encore aujourd’hui la bactérie de la peste dans certaines régions d’Asie. Les chercheurs estiment que plusieurs de ces épidémies préhistoriques ont pu débuter lorsque la maladie est passée directement de l’animal à l’humain, sans passer par l’étape des puces qui caractérisera les épidémies ultérieures. Ils présentent cette piste comme une hypothèse cohérente avec les données, mais pas comme une certitude établie.
Si elle se confirmait, cela signifierait que la peste était déjà capable de ravager de petites communautés humaines bien avant l’apparition des villes, des habitats surpeuplés et des grandes épidémies portées par les puces qui rendront la maladie tristement célèbre au Moyen Âge. Un rappel que les grandes catastrophes sanitaires n’ont pas attendu la civilisation urbaine pour frapper. Elles se sont simplement adaptées, au fil des millénaires, aux nouvelles façons qu’avaient les hommes de vivre les uns contre les autres.



