Pangolin himalayen : un fragment de peau vieux de 190 ans vient de trancher son statut d’espèce

Par
Olivier Delavande
Fils d’un père français et d’une mère vietnamienne, Olivier Delavande a baigné dans une double culture qui a façonné sa curiosité et son ouverture d’esprit dès...
10 Minutes de lecture
© Photo : Essential Homme
Manis aurita, le pangolin himalayen décrit au Népal en 1836, est désormais reconnu comme une espèce distincte du pangolin chinois. Une étude publiée le 1er juillet 2026 a confirmé cette distinction grâce notamment à l’ADN d’un spécimen historique conservé à Londres. L’espèce avait récemment été redécrite sous le nom Manis indoburmanica.

Il ne restait plus que sa peau, ses os et quelques dents. Rien de plus. Et pourtant, ce fragment d’animal, conservé depuis près de deux siècles dans les tiroirs du musée d’histoire naturelle de Londres, vient de trancher un débat scientifique vieux de plusieurs décennies. Le pangolin himalayen, longtemps confondu avec son cousin chinois, est bel et bien une espèce à part entière. La preuve est venue de son ADN, extrait d’un spécimen collecté en 1836 et resté depuis dans les collections du musée britannique.

Manis aurita avait été décrit au Népal dès 1836

Le pangolin fascine par son allure. Recouvert d’écailles qui se chevauchent comme les plaques d’une armure, doté de griffes puissantes et d’une longue queue, il évoque un animal préhistorique égaré dans notre époque. On le trouve uniquement en Afrique et en Asie, où il est réparti en plusieurs espèces dont les frontières restent, aujourd’hui encore, difficiles à établir avec certitude.

En 1836, le naturaliste britannique Brian Houghton Hodgson a décrit un pangolin du Népal sous le nom de Manis aurita. Ce nom tombera peu à peu dans l’oubli. Les scientifiques reclasseront l’animal comme une simple sous-espèce du pangolin chinois (Manis pentadactyla), faute de preuves suffisantes pour justifier une distinction plus nette.

L’affaire aurait pu en rester là. Mais en 2025, une équipe internationale de chercheurs annonce avoir identifié une nouvelle espèce vivant dans les contreforts himalayens du Népal, de l’Inde du Nord, du Bhoutan et de la Birmanie. Ils la baptisent Manis indoburmanica. Un problème surgit alors immédiatement : ce pangolin des montagnes ressemble-t-il à celui décrit par Hodgson près de deux siècles plus tôt, ou s’agit-il réellement d’un animal différent ?

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📌 Repères clés
🧬 L’ADN d’un pangolin collecté au Népal en 1836 a confirmé que Manis aurita constitue une espèce distincte du pangolin chinois.
🏛️ Le spécimen historique utilisé par les chercheurs est conservé dans les collections du Natural History Museum de Londres.
📚 Le nom Manis aurita, attribué en 1836, prime sur Manis indoburmanica, proposé pour la même lignée en 2025.
🐾 Le pangolin himalayen présente notamment un corps plus grand, une queue plus longue et des oreilles plus petites que le pangolin chinois.
🌏 La clarification de son identité génétique pourrait améliorer le suivi du trafic d’écailles et les programmes de réintroduction.

L’ADN du spécimen de 1836 confirme une espèce distincte

Pour lever le doute, les chercheurs se sont tournés vers la règle de priorité qui gouverne la nomenclature zoologique (le système de classification et de nommage des espèces animales) : lorsque deux noms désignent le même animal, c’est le plus ancien qui l’emporte. Il fallait encore prouver que Manis aurita et Manis indoburmanica ne formaient qu’une seule et même espèce.

« Cela nous a laissés face à une véritable énigme taxonomique », résume Kai He, chercheur au South China Biodiversity Research Center de l’université de Guangzhou et coauteur de l’étude. C’est dans les réserves du Natural History Museum de Londres que la réponse a fini par surgir : l’équipe du musée est parvenue à séquencer l’ADN directement à partir du spécimen type historique de la sous-espèce népalaise, un individu vieux de près de 190 ans.

Un spécimen type constitue la référence physique sur laquelle repose la définition scientifique d’une espèce. Extraire son ADN a permis aux chercheurs de comparer directement l’animal originel aux pangolins himalayens actuels, sans se limiter aux descriptions et aux mesures léguées par les naturalistes du XIXe siècle.

Le verdict génétique a été sans appel. L’ADN des pangolins himalayens modernes correspondait à celui du spécimen historique. Les deux noms désignaient bien le même animal. En vertu des règles de la nomenclature, c’est le nom le plus ancien qui l’a emporté : l’espèce décrite en 2025 comme Manis indoburmanica doit désormais s’appeler Manis aurita.

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Un corps plus grand et de petites oreilles distinguent Manis aurita

Le pangolin himalayen présente une allure très proche de celle du pangolin chinois, ce qui explique pourquoi la confusion a duré si longtemps. L’examen attentif des spécimens a néanmoins révélé des différences constantes : un corps plus grand, une queue plus longue et des oreilles plus petites, comme l’explique Anderson Feijó, conservateur adjoint des mammifères au Field Museum de Chicago et coauteur principal de l’étude. Le nom aurita, qui signifie littéralement « oreillu » en latin, fait justement référence à cette particularité anatomique.

Les deux espèces occupent par ailleurs des territoires distincts qui ne semblent pas se chevaucher. Le pangolin chinois peuple principalement la Chine, tandis que le pangolin himalayen se cantonne aux contreforts du Népal et du nord de l’Inde – une frontière géographique que des échantillons plus nombreux viendront sans doute affiner.

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Son ADN pourrait mieux retracer le trafic de pangolins

Cette clarification taxonomique dépasse largement le cadre académique. Les pangolins sont en effet considérés comme les mammifères les plus braconnés au monde. Leurs écailles, très prisées dans certaines pratiques de médecine traditionnelle chinoise où l’on leur prête des vertus médicinales, alimentent un commerce illégal d’une ampleur considérable.

Le problème, pour les autorités qui tentent d’enrayer ce trafic, tient à la nature même des saisies. « Sur les marchés, on ne trouve généralement que des écailles de pangolin, et non des animaux entiers, ce qui rend difficile l’identification de l’espèce concernée et de son origine géographique », explique Anderson Feijó.

Grâce aux données génétiques désormais disponibles, les enquêteurs peuvent comparer l’ADN extrait des écailles confisquées avec les profils génétiques connus des différentes espèces. Il devient alors possible de remonter jusqu’à la région d’où provient l’animal braconné et, par conséquent, de repérer les zones où la pression du braconnage s’intensifie avant que les populations locales ne s’effondrent.

Cette distinction se révèle également précieuse lorsqu’il s’agit de relâcher dans la nature des animaux secourus ou saisis vivants. Introduire la mauvaise espèce dans un habitat qui n’est pas le sien peut compromettre les efforts de réintroduction. « Avant, on aurait pu introduire des pangolins chinois au Népal, simplement parce qu’on ignorait la différence, note Anderson Feijó. En définissant les limites de répartition de chaque espèce, nous pouvons désormais prendre de meilleures décisions en matière de conservation. »

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Les collections des musées révèlent encore des espèces oubliées

Cette découverte rappelle une fois de plus la valeur des collections naturalistes conservées dans les grands musées. Les pangolins comptent parmi les mammifères les plus discrets et les plus difficiles à observer dans leur milieu naturel, ce qui complique considérablement la collecte d’échantillons frais représentatifs de l’ensemble de leur aire de répartition.

« Le recours aux collections muséales nous permet d’avoir accès à davantage d’individus répartis sur toute l’étendue de l’espèce », souligne Anderson Feijó. « Ces collections nous offrent un échantillonnage bien plus complet, un répertoire que l’on peut continuer d’interroger et dont on peut toujours apprendre davantage. »

Sans ce fragment d’animal prélevé en 1836 et conservé pendant près de deux siècles dans les réserves londoniennes, le lien entre le pangolin himalayen moderne et son nom scientifique originel serait probablement resté introuvable. L’étude, publiée début juillet dans la revue Communications Biology, a été menée par une équipe associant notamment l’université de Pokhara, au Népal, l’université de Guangzhou, le Field Museum de Chicago et le Natural History Museum de Londres.

Pour Narayan Koju, chercheur au Nepal Engineering College de l’université de Pokhara et premier auteur de l’étude, cette confirmation couronne plus de cinq années de travail sur le terrain népalais. Une durée qui rappelle une évidence trop souvent oubliée : derrière une ligne de nomenclature latine se cachent des années de travail sur le terrain, et un fragment de peau oublié dans un tiroir peut peser plus lourd pour la conservation d’une espèce qu’une nouvelle expédition sur place.

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