Il suffit parfois dâun sous-sol pour toucher quelque chose dâessentiel. Le 23 juin dernier, AurĂ©lien Arbet et JĂ©rĂ©mie Egry ont prĂ©sentĂ© la collection printemps 2027 dâĂtudes Studio dans la galerie basse du Palais de Tokyo, un espace brut et bĂ©tonnĂ©, presque souterrain, qui sentait la cave chaude par 36 degrĂ©s. Un choix dâespace qui nâest pas fait par hasard. Un choix qui en dit long, ou presque.

La collection sâintitule Short Term Eternity. Ce titre est empruntĂ© aux Art Cards de lâartiste amĂ©ricain Gordon Matta-Clark, mort Ă lâĂąge de 35 ans en 1978 dâun cancer, et qui a laissĂ© derriĂšre lui une Ćuvre aussi radicale que brĂšve. Matta-Clark avait dĂ©veloppĂ© le concept dâ« anarchitecture » et Ă©tait notamment connu pour ses « building cuts » : des dĂ©coupes Ă grande Ă©chelle pratiquĂ©es dans des bĂątiments vouĂ©s Ă la dĂ©molition. Pour cette collection, le duo parisien sâest notamment inspirĂ© de Conical Intersect, lâĆuvre par laquelle Matta-Clark avait percĂ© un cĂŽne gĂ©ant Ă travers deux immeubles du XVIIe siĂšcle condamnĂ©s par le chantier du Centre Pompidou. Un geste absurde et magnifique. Exactement ce quâArbet et Egry cherchent depuis toujours.

FondĂ© en 2012, Ătudes Studio est un collectif Ă la croisĂ©e de la mode et de lâart basĂ© Ă Paris. Arbet et Egry se connaissent depuis leur jeunesse dans la pĂ©riphĂ©rie de Grenoble et ont fait leurs premiers pas ensemble dans la mode et lâĂ©dition. Ce substrat commun, lâamitiĂ© de longue date, la curiositĂ© partagĂ©e et lâĂ©dition comme premier langage confĂšre Ă la marque une cohĂ©rence que peu de labels français peuvent revendiquer. Depuis leur premiĂšre collection, ils collaborent avec des artistes contemporains : Daniel Everett, Mark Gonzales, Robert Crumb, Henry Taylor, et mĂȘme le cinĂ©aste Gus Van Sant. Matta-Clark sâinscrit donc dans une longue lignĂ©e. Mais cette fois, la collaboration va au-delĂ du simple motif ou du clin dâĆil graphique.
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La collection printemps 2027 propose une rĂ©flexion sur le temps qui passe et sur ce que lâon fabrique malgrĂ© soi. LâidĂ©e centrale est de transformer lâusure de la ville en beautĂ©, de faire des traces du temps, des graffitis et des gestes Ă©phĂ©mĂšres, des imprimĂ©s, des coupes et des intentions vestimentaires. Une position qui, dit autrement, reviendrait Ă affirmer que la mode nâest pas condamnĂ©e Ă lâobsolescence programmĂ©e. Quâil est possible de crĂ©er des piĂšces durables.
Le vestiaire sâouvre sur des longueurs fluides en crĂšme et en kaki, des manteaux structurĂ©s cĂŽtoyant des vestes assouplies, des fermetures zippĂ©es, des poches techniques et des Ă©lĂ©ments amovibles permettant de faire Ă©voluer les silhouettes. Le denim joue la carte de la durabilitĂ© : des traitements multiples (surteintures, lavages acides, pulvĂ©risations de pigments et finitions rĂ©sinĂ©es) Ă©voquent les surfaces patinĂ©es des paysages urbains. Rien nâest neuf ici pour faire semblant. Tout semble avoir vĂ©cu sans ĂȘtre fatiguĂ©.

Des piĂšces en maille aux bords effilochĂ©s donnent un lĂ©ger parfum industriel, tandis que des sweats jacquard aux dĂ©coupes courbes font Ă©cho aux structures trouĂ©es de Matta-Clark. En revanche, les piĂšces Ă grandes ouvertures circulaires maintenues par une armature mĂ©tallique sont moins convaincantes. La rĂ©fĂ©rence y est trop frontale. On prĂ©fĂšre de loin la chemise imprimĂ©e aux splotches multicolores qui semble recouverte de graffitis et traduit Ă elle seule le dialogue engagĂ© avec lâunivers de lâartiste.
Les Art Cards de lâartiste, ces notes aphoristiques quâil a rĂ©digĂ©es tout au long de sa pratique, apparaissent directement sur un ensemble chemise-pantalon et rĂ©sonnent dans la bande-son du dĂ©filĂ©. Un travail dâarchive sobre et juste, qui nâĂ©crase pas le vĂȘtement sous le poids de la rĂ©fĂ©rence.

CĂŽtĂ© silhouettes masculines, trĂšs majoritaires, les bermudas zippĂ©s portĂ©s avec des chemises ton sur ton caramel ou raisin Ă©crasĂ© affichent une urbanitĂ© maĂźtrisĂ©e. La palette de couleurs oscille entre des beiges crayeux, des sables grisĂ©s, des bruns mĂ©talliques et des rouges brique, comme des façades patinĂ©es par les annĂ©es. Des nuances dâardoise et dâaubergine ponctuent lâensemble. Rien de spectaculaire. Beaucoup dâĂ©lĂ©gance discrĂšte.
Le Studio Bag, archĂ©type du sac de coursier introduit la saison derniĂšre, sâoffre un nouveau format plus ample, conçu pour les dĂ©placements quotidiens. Il est dĂ©clinĂ© en cuir grainĂ© Ă lâaspect usĂ©, en suĂšde souple ou en toile traitĂ©e. Une piĂšce qui, dans la logique de la collection, dit : ce sac est fait pour durer, pas pour ĂȘtre remplacĂ© dans six mois.

BaptisĂ©e Short Term Eternity, la collection maĂźtrise ses marottes habituelles â piĂšces dâouterwear aux clins dâĆil outdoor, dĂ©tails utilitaires, traitements denim intenses, jeux de longueurs â sans jamais se laisser dĂ©border par elles. Câest cela, finalement, la progression dâArbet et Egry. Ils savent dĂ©sormais exactement jusquâoĂč aller. Juste avant que ça ne devienne trop.
La mode a une mĂ©moire courte, dit-on souvent. Ătudes Studio, elle, construit patiemment une bibliothĂšque. Collection aprĂšs collection, collaboration aprĂšs collaboration, elle refuse dâĂȘtre le produit de son Ă©poque pour peut-ĂȘtre en devenir une trace durable.









