KNS x ASICS, quand les sneakers deviennent le confort invisible du mobilier japonais

Karimoku démonte des chaussures de course ASICS que personne n’a portées. Leur mousse EVA, mêlée à du coton, devient le cœur de deux assises signées par des designers suisses.

Par
Olivier Delavande
Fils d’un père français et d’une mère vietnamienne, Olivier Delavande a baigné dans une double culture qui a façonné sa curiosité et son ouverture d’esprit dès...
12 Minutes de lecture
© Photo : Karimoku New Standard
La collaboration KNS x ASICS garnit deux assises de Karimoku New Standard avec la mousse EVA de sneakers ASICS inutilisées. Elle concerne le Castor Lobby Sofa de BIG-GAME et le Polar Lounge Chair de Moritz Schlatter. Vendue au Japon depuis le 17 janvier 2026, elle a été annoncée mondialement le 18 octobre. Le canapé coûte de 246 400 à 694 100 yens, soit environ 770 à 3 750 euros selon les modèles et versions, hors frais d’importation.

Un canapé de hall d’hôtel, un fauteuil bas posé sur des pieds en chêne, des tricots sobres : rien ne laisse deviner qu’il s’agit d’objets de collectionneur de sneakers. Et pourtant, sous le tissu, ce sont des paires de baskets qui sont cachées. Il faut regarder de près pour le comprendre. Rien, dans la silhouette du canapé, ne trahit la chaussure de sport. Le 18 octobre, le magazine britannique Dezeen a annoncé la sortie mondiale de la collaboration KNS x ASICS qui réemploie la mousse de baskets ASICS inutilisées pour garnir deux modèles d’assises signés Karimoku New Standard (KNS), la ligne contemporaine du fabricant japonais Karimoku. Il s’agit du Castor Lobby Sofa, dessiné par le studio suisse BIG-GAME, et du Polar Lounge Chair, dessiné par Moritz Schlatter, deux pièces déjà connues du catalogue KNS. Leur tissu reste sobre et leurs lignes inchangées. Seul indice visible : une étiquette brodée apposée en signe de la collaboration. Elle porte les deux logos côte à côte.

La matière première ne provient pas des poubelles des coureurs. Elle provient des réserves de la marque. La collection utilise des chaussures de fin de série et des échantillons ASICS qui auraient été jetés sans cela. Des paires neuves, donc, mais sans débouché.

Le procédé se compose de trois gestes industriels. Les chaussures d’ASICS sont démontées, triées, puis broyées afin d’en extraire l’éthylène-acétate de vinyle (EVA), une mousse souple et légère couramment employée dans les semelles intermédiaires, les semelles extérieures et les premières de propreté. C’est ce matériau qui a permis de créer la chaussure de running moderne : depuis les années 1970, l’EVA a remplacé le caoutchouc plein sous le pied des coureurs, précisément parce qu’il amortit sans peser. Une fois récupérée, la mousse change de fonction. Elle est mélangée à du coton, puis associée à une feuille de mousse condensée de trois millimètres pour former une structure hybride.

KNS x ASICS, quand les sneakers deviennent le confort invisible du mobilier japonais
© Photo : Karimoku New Standard

Selon le quotidien professionnel WWD Japan, cette fine feuille est posée sur le dessus de l’assise afin de lui apporter une fermeté mesurée, tandis que le mélange de mousse et de coton règle le ressort et le moelleux. Le dosage n’a rien d’évident. Karimoku a mis à profit son expérience de fabricant pour déterminer les proportions du mélange et l’épaisseur de la feuille. Fondé en 1940 à Kariya, dans la préfecture d’Aichi, le fabricant a commencé comme atelier de travail du bois avant de devenir l’un des premiers producteurs de meubles du Japon : le capitonnage est l’autre moitié de son savoir-faire.

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ASICS n’en est pas à son coup d’essai. La NEOCURVE, lancée en 2024, était déjà une sneaker fabriquée à partir de chaussures mises au rebut et broyées. D’après WWD Japan, ce modèle, vendu uniquement en Europe, repose sur la technologie de FastFeetGrinded, une entreprise néerlandaise spécialisée dans le recyclage des chaussures. C’est d’ailleurs cette technique, mise au point pour la NEOCURVE, qui a été transposée à la structure des coussins. La même source précise un point important : c’est la première fois que Karimoku fabrique un meuble à partir de matériaux issus de chaussures.

Ce projet n’est pas né d’un exercice de communication. Il a vu le jour alors que Karimoku New Standard travaillait sur les sièges des espaces de réunion du bureau tokyoïte d’ASICS. Les premiers exemplaires n’étaient d’ailleurs pas destinés à la vente. Quatorze canapés ont d’abord été installés au siège d’ASICS Japon, dans un salon VIP, un espace de travail et une salle de réunion ouverte. Autrement dit, le meuble a été testé par les fabricants de chaussures avant d’être proposé à leurs clients.

La mise au point a demandé du temps. Plusieurs sessions de prototypage ont réuni les ingénieurs du département sport d’ASICS et les artisans de Karimoku, avec des essais sur la tenue du mélange EVA et coton lors d’une utilisation prolongée. L’objectif était simple : concevoir un siège qui s’enfonce doucement sans s’affaisser avec les années. Pour KNS, l’enjeu dépasse le geste écologique. La marque affirme que ce réemploi des matériaux « les transforme en une valeur ajoutée fonctionnelle ».

Le résultat se fait sentir à l’usage. Le site japonais Fashionsnap rapporte que l’assise s’enfonce plus progressivement et offre davantage de stabilité que les modèles classiques de KNS. Ce que la mousse faisait sous le talon d’un coureur, à savoir absorber un choc puis restituer une poussée, elle le refait sous le poids d’un corps assis, mais à une autre échelle.

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Le choix des modèles n’est pas anodin. KNS a été fondée en 2009 par le fabricant japonais Karimoku. La marque s’est assigné une mission précise : utiliser des feuillus japonais sous-exploités afin de contribuer à la préservation des forêts et à la vitalité des régions forestières. Concrètement, KNS travaille des troncs de petit diamètre et des chutes que l’industrie du meuble délaissait, avec une équipe de designers étrangers recrutés dès le lancement. Le réemploi de la mousse prolonge donc une démarche engagée de longue date sur le bois.

Le Polar Lounge Chair porte la signature d’un designer suisse. Moritz Schlatter, installé à Tokyo, lui a donné des proportions basses et larges qui favorisent une position détendue. Ses pieds sont en chêne japonais massif issu de forêts gérées durablement. Le Castor Lobby Sofa est un canapé modulaire pensé pour les halls, les bureaux et les intérieurs contemporains. Il appartient à la famille Castor que le studio lausannois BIG-GAME développe pour KNS depuis la création de la marque et qui s’est agrandie avec ce canapé sans accoudoirs en 2019, à l’occasion des dix ans de KNS. La filiation est revendiquée : le Castor Sofa d’origine rend hommage au fauteuil et au canapé LC2 Grand Confort dessinés en 1928 par Le Corbusier, Pierre Jeanneret et Charlotte Perriand, et édités par Cassina depuis 1965. Ce meuble se caractérise par un cadre visible qui enserre des coussins offrant un confort optimal. Chez Castor, le tube d’acier a cédé la place au chêne japonais, mais le principe demeure : la structure se montre, le confort se cache dans le coussin. C’est exactement là que la collaboration avec ASICS a choisi d’intervenir, à l’endroit du meuble que personne ne voit.

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KNS x ASICS, quand les sneakers deviennent le confort invisible du mobilier japonais
© Photo : Karimoku New Standard

Les deux designers sont suisses, le fabricant et la marque de sport sont japonais : KNS cultive depuis ses débuts cet axe entre deux cultures qui partagent le goût de la précision et une certaine retenue formelle, et cette édition en est une nouvelle démonstration.

L’ensemble a été supervisé par David Glättli, directeur de la création de la marque. Il résume le credo de KNS par la formule « high-tech et high-touch », autrement dit la technologie alliée au travail de la main. Pour cette édition, il a retenu des tricots Arda de l’éditeur danois Kvadrat, choisis pour évoquer trois terrains de sport : le trail, la rue et le court de tennis.

Au Japon, la collection est en vente depuis l’hiver. Elle a été commercialisée le 17 janvier 2026 sur la boutique en ligne de Karimoku et chez les revendeurs KNS de l’archipel. Les tarifs japonais donnent une idée du positionnement. Le canapé Castor Lobby existe en trois tailles, de 246 400 à 694 100 yens, et le fauteuil Polar Lounge en quatre versions, de 143 000 à 316 800 yens. Au cours actuel du yen, cela représente environ 1 300 à 3 750 euros pour le canapé et 770 à 1 700 euros pour le fauteuil, hors frais de transport et d’importation : le prix d’un meuble de bonne qualité, mais pas celui d’une pièce de collection.

D’autres marques ont déjà associé sneakers et mobilier. Le magazine Highsnobiety cite par exemple la chaise coque issue de la collaboration entre Nike et Herman Miller, quasi introuvable, ou les tabourets en caoutchouc recyclé de vieilles chaussures du studio chinois BENTU. La différence tient à la discrétion. Ici, le matériau recyclé reste caché à l’intérieur des coussins. Alors que la plupart des collaborations dans le domaine des sneakers vivent du logo et de la rareté, celle-ci prend le contre-pied : le produit ne se revend pas plus cher parce qu’il porte une signature, mais parce qu’il contient une technologie.

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Les deux partenaires ont l’habitude des collaborations. Karimoku a déjà travaillé avec Zaha Hadid Design. ASICS, née à Kobe en 1949 sous le nom d’Onitsuka, a récemment dévoilé les baskets Hyper Taping avec Issey Miyake, puis conçu des modèles pastel avec la marque danoise HAY.

Cette fois, la collaboration ne se porte pas aux pieds. Elle s’installe dans les halls d’hôtel, les bureaux et les salons. Celui qui s’y assoit ne saura sans doute jamais qu’il repose sur des chaussures de course, à moins de se pencher sur la petite étiquette brodée sur le côté.

C’est peut-être la collaboration la plus réussie de l’année, précisément parce qu’elle ne se montre pas : quand le recyclage n’a plus besoin d’être vu pour exister, il cesse d’être un argument marketing et devient une méthode de fabrication.

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