Sam Neill a rendu son dernier souffle lundi, entouré des siens, laissant le cinéma orphelin de l’un de ces acteurs rares capables de traverser les genres sans jamais forcer le trait. Sa famille a confirmé la nouvelle sur Instagram, évoquant une disparition brutale, mais marquée par la dignité qui a toujours caractérisé l’homme. Il avait 78 ans, un cancer du sang avait été diagnostiqué en 2022 et il avait encore de nombreux projets en cours.
Une disparition soudaine après la rémission
Ce qui frappe d’abord dans cette disparition, c’est son caractère presque intempestif. Il s’était livré sans détour sur son diagnostic d’angioimmunoblastome T-cellulaire, un cancer du système lymphatique rare, révélé publiquement en mars 2023. Il n’en faisait pourtant pas un drame. Face aux caméras d’Australian Story, il avait lâché une phrase qui résumait tout son rapport à l’existence : « Je n’ai absolument pas peur de mourir. Ça ne m’a jamais inquiété, depuis le début. » Mais je serais contrarié parce qu’il y a des choses que je veux encore faire. »
Sa famille a précisé qu’il était en rémission au moment de son décès, ce qui rend la nouvelle encore plus cruelle. On ne meurt pas toujours de ce que l’on combat. Parfois, le corps lâche ailleurs, sans prévenir, laissant dans la stupeur ceux qui avaient fini par croire à une victoire.
Nigel devient Sam et apprend à dompter sa timidité
Avant d’incarner des paléontologues, des espions ou des rois arthuriens, Sam Neill s’appelait Nigel. Né le 14 septembre 1947 sur la table de la cuisine familiale à Omagh, en Irlande du Nord, il a grandi avec un accent britannique jugé trop distingué et un bégaiement tenace. Sa famille s’installe en Nouvelle-Zélande en 1955 et le jeune garçon débarque dans une cour d’école qui ne pardonne rien aux différences.
À 11 ans, il change de prénom. Fasciné par les westerns, il choisit Sam, un prénom qu’il juge plus accessible et plus chaleureux. Il l’écrira lui-même dans ses mémoires publiées en 2023, Did I Ever Tell You This ?, en confiant que ce choix avait probablement été la meilleure décision de sa vie. Le prénom Nigel ne disparaîtra pourtant jamais complètement. Il disait qu’il continuait d’habiter un enfant timide, tapi sous la surface du comédien accompli.

Une vocation forgée loin des stratégies de carrière
Contrairement à beaucoup de ses pairs, Neill n’a jamais suivi de trajectoire calculée. Diplômé en littérature anglaise de l’université Victoria de Wellington, il commence par tourner en Nouvelle-Zélande avec la troupe itinérante Players’ Drama Quartet, jouant Shakespeare devant des écoliers. Il rejoint ensuite la National Film Unit, où il réalise des documentaires institutionnels tout en menant, en parallèle, ses propres projets.
Sleeping Dogs, sorti en 1977, marque un tournant : premier film néo-zélandais en couleur à connaître une diffusion internationale, il propulse Neill sur les écrans australiens. My Brilliant Career, présenté au festival de Cannes en 1979, confirme cette réussite. L’acteur se souvient qu’il a compris, sur ce tournage aux côtés de Judy Davis, qu’il pouvait vivre de sa passion.
Il n’avait, disait-il, aucun modèle à suivre. « Je n’ai jamais eu de modèle, vous savez. Il n’y avait personne d’autre, à ma connaissance, qui avait jamais eu une carrière à l’écran », confiait-il au Dominion Post en 2016.
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Alan Grant propulse Sam Neill dans la mémoire collective
L’année 1993 restera celle du vertige. Il enchaîne alors deux rôles qui définissent encore aujourd’hui sa mémoire collective : le paléontologue Alan Grant dans Jurassic Park de Steven Spielberg et le glacial Alisdair Stewart dans The Piano de Jane Campion, film récompensé par la Palme d’or.
Il décrivait le rôle de Grant avec une lucidité rare : « Il a une ambivalence terrible. Il sait que Jurassic Park est un endroit horrible et qu’il n’y a rien de plus dangereux qu’un dinosaure en liberté. Mais parce qu’il vit et respire les dinosaures, il les trouve totalement captivants. » Cette phrase, presque un aveu, résume la manière dont Neill construisait ses personnages : jamais monolithiques, toujours traversés de contradictions.
Il reprendra ce rôle emblématique dans Jurassic Park III en 2001, puis dans Jurassic World : Dominion en 2022, bouclant ainsi une boucle entamée trois décennies plus tôt.
Du cinéma d’auteur aux blockbusters sans perdre sa singularité
Il s’illustrera ensuite dans des registres opposés : le thriller psychologique avec Dead Calm, face à Nicole Kidman, l’horreur avec In the Mouth of Madness de John Carpenter, l’espionnage avec Reilly : Ace of Spies, ou encore la fantasy avec Merlin, qui lui vaudra une nomination aux Emmy Awards et un Golden Globe. On le retrouvera également dans Peaky Blinders, Thor : Love and Thunder ou Peter Rabbit, preuve que le blockbuster ne lui faisait pas peur, pourvu qu’il puisse y glisser sa propre interprétation du personnage.
Interrogé sur sa capacité à passer de héros à des personnages troubles, il avait cette formule, livrée sans détour au Dominion Post en 2007 : « J’aimerais penser que je suis capable de suggérer des ambiguïtés et des complexités chez les gens que je joue, parce que je pense que nous avons tous des aspects cachés ou des qualités contradictoires. C’est ce qui nous rend intéressants en tant qu’êtres humains, et c’est ce qui rend les êtres humains intéressants à jouer. »
L’audition pour James Bond qui ne lui laissera aucun regret
Peu de gens le savent, mais Neill avait auditionné pour incarner James Bond dans Tuer n’est pas jouer, en 1987. Le rôle lui échappe et c’est finalement Timothy Dalton qui hérite du smoking. Loin d’en garder une amertume, l’acteur confiait plus tard son soulagement : « Je me suis senti tellement mal à l’aise toute cette journée où nous avons fait cette audition. Ça n’en finissait pas. Je suis tellement soulagé qu’ils l’aient offert à quelqu’un d’autre. Vous ne voulez vraiment pas être le Bond que personne n’aime. C’est pire que la mort. »
Two Paddocks, son autre œuvre au cœur de Central Otago
Loin des plateaux, Neill cultivait une passion moins connue du grand public : la vigne. Installé dans la région de Central Otago depuis 1993, il produisait un pinot noir sous le nom de Two Paddocks. Il refusait toute logique élitiste dans sa tarification, expliquant au Guardian qu’il détesterait l’idée que son vin ne soit bu que par des promoteurs immobiliers.
Sur les réseaux sociaux, il cultivait également un humour singulier, donnant des noms d’acteurs aux animaux de son domaine, comme un cochon baptisé Anjelica Huston et un coq nommé Michael Fassbender. Cette fantaisie, presque enfantine, contrastait avec la gravité de certains de ses rôles et révélait un homme qui refusait de se prendre trop au sérieux.
Une distinction royale accueillie avec une ironie intacte
En 2007, il est fait Distinguished Companion de l’Ordre du Mérite de Nouvelle-Zélande, une distinction ouvrant la voie à un titre de chevalier. Il a d’abord décliné l’honneur en 2009, jugeant l’idée trop grandiose pour lui. Il finira par changer d’avis en 2022, acceptant le titre de Knight Companion, qui lui permet d’être appelé « Sir ».
Une présence qui continue d’habiter le cinéma
Dans un message saluant la mémoire de l’acteur, Anthony Albanese, Premier ministre australien, a évoqué sa dignité, son humour et sa conviction face à la maladie. Neill laisse derrière lui son frère et sa sœur, Michael et Juliet, ainsi que ses enfants, nés de ses relations avec l’actrice Lisa Harrow et la maquilleuse Noriko Watanabe.
Dans ses mémoires, il avait écrit une phrase qui résume peut-être mieux que tout le reste sa relation à lui-même et à la célébrité : « Mon apparence extérieure est indubitablement celle d’un Néo-Zélandais. Vous le reconnaissez peut-être. Mais à l’intérieur, très profondément, vit un petit garçon timide qui parle très différemment et qui s’appelle non pas Sam, mais Nigel. C’est Nigel. »



