L’atelier de Brancusi, l’exil new-yorkais d’un joyau parisien

L’atelier de Brancusi traverse l’Atlantique. À New York, le MoMA accueille les sculptures, les outils et les objets d’un lieu parisien où l’art moderne a changé de visage.

Par
Olivier Delavande
Fils d’un père français et d’une mère vietnamienne, Olivier Delavande a baigné dans une double culture qui a façonné sa curiosité et son ouverture d’esprit dès...
14 Minutes de lecture
Intérieur de l'Atelier reconstitué par Renzo Piano en 1997 - © Photo : Centre Pompidou / H. Vénonèse
L’exposition « Brancusi: The Artist and His Studio » se tient au Museum of Modern Art de New York du 25 octobre 2026 au 27 février 2027. Elle occupe tout le sixième étage du musée et réunit 210 objets, dont des outils, du mobilier et des photographies. Les œuvres de l’atelier de Brancusi sont prêtées par le Centre Pompidou, fermé pour travaux jusqu’en 2030.

L’atelier de Brancusi voyage peu. Ses sculptures, ses socles et ses outils ont longtemps semblé rivés au sol parisien, fidèles à la volonté d’un artiste qui tenait à ce que rien ne soit dispersé. Pourtant, depuis quelques jours, une large part de cet ensemble se trouve à New York, à deux rues de la Cinquième Avenue. L’exposition « Brancusi: The Artist and His Studio » se tient au Museum of Modern Art du 25 octobre 2026 au 27 février 2027 et aborde l’œuvre du sculpteur à travers son atelier parisien de l’impasse Ronsin, dans le 15e arrondissement. Pour le public français, la nouvelle a un goût étrange. Le joyau du Centre Pompidou se visite désormais de l’autre côté de l’Atlantique.

L’ampleur du projet ne laisse pas indifférent. Le parcours occupe tout le sixième étage du musée et réunit 210 objets, parmi lesquels des outils de fabrication, du mobilier et des photographies prises par Brancusi lui-même. Ce chiffre dit beaucoup. On ne vient pas seulement admirer des formes polies. On entre dans la fabrique.

L’atelier de Brancusi, l’exil new-yorkais d’un joyau parisien
Sculptures dans l’atelier Brancusi – au premier plan, Leda (1926), au second plan, Phoque II (1943) – © Photo : Centre Pompidou

Brancusi avait légué son atelier à la France en 1956

Pour comprendre ce déplacement, il faut revenir en arrière. Pendant plus de quarante ans, de 1916 à sa mort en 1957, le sculpteur né en 1876 à Hobița, en Roumanie, a vécu, travaillé, reçu ses amis et ses clients et montré ses œuvres dans ce lieu. L’atelier n’était pas un simple local. C’était un espace pensé, réagencé sans relâche, où la position d’une pièce comptait autant que la pièce elle-même. Brancusi y avait d’ailleurs fini par considérer certains groupes de sculptures comme des œuvres à part entière, indissociables de l’endroit précis où il les avait posés.

D’où un geste fondateur. Par son testament de 1956, l’artiste a cédé l’intégralité de son atelier à l’État français, à condition qu’en cas de déménagement il soit remonté exactement tel qu’il était à sa mort. La condition n’avait rien de théorique : l’impasse Ronsin, promise à la démolition, a effectivement disparu quelques années plus tard. La France a respecté ce vœu, avec patience. Une première reconstitution partielle a vu le jour en 1962 au sein des collections du musée national d’art moderne, avant qu’une réplique exacte soit édifiée en 1977, face au Centre Georges Pompidou. Reconstruit dans le cadre du réaménagement des abords du Centre, le bâtiment actuel, dessiné par Renzo Piano, coauteur de Beaubourg avec Richard Rogers, a été achevé fin 1996 et propose un circuit de visite qui tourne autour de l’atelier. Piano y avait résolu un problème d’architecte assez vertigineux : enfermer un intérieur dans un autre, sous verre, pour qu’on le regarde comme une vitrine habitée sans jamais pouvoir y entrer.

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Pendant des décennies, les visiteurs pressés de Beaubourg passaient devant sans toujours s’arrêter. Les connaisseurs, eux, y revenaient. La lumière zénithale, la blancheur des plâtres, les colonnes de bois dressées vers la verrière formaient un ensemble rare, presque silencieux.

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La fermeture du Centre Pompidou permet le prĂŞt au MoMA

Puis le chantier est arrivé. Le Centre Pompidou a fermé le 22 septembre 2025 pour une rénovation de cinq ans et ne rouvrira pas avant 2030. Les raisons sont techniques et lourdes. Les travaux visent notamment un désamiantage complet d’un bâtiment rongé par la corrosion ainsi qu’une modernisation de sa structure, pour un coût estimé à 262 millions d’euros.

L’atelier a suivi le même sort. Toutes les œuvres qui y étaient présentées ont regagné le musée et ses réserves, tandis que le bâtiment, rebaptisé Pavillon Brancusi, accueille désormais des expositions temporaires. Une collection en caisses ne se montre à personne. Le prêt devenait donc possible, et même logique. Durant ces cinq années, le musée a prévu de faire circuler sa collection et sa programmation dans d’autres institutions, en France et à l’étranger.

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Vous vous souvenez peut-être de la grande rétrospective parisienne du printemps 2024. Elle fut un succès. Plus de 390 000 visiteurs l’ont découverte. Elle préparait déjà le départ, puisque le déménagement intégral de l’atelier, lié aux travaux, avait permis de confronter son contenu à des œuvres venues des plus grandes collections. Berlin a pris le relais au printemps 2026 : la Neue Nationalgalerie, le temple de verre et d’acier livré par Ludwig Mies van der Rohe en 1968, a présenté de mars à août une rétrospective coorganisée avec le Centre Pompidou, devenue l’exposition la plus fréquentée du lieu depuis plus de dix ans. New York prolonge donc un mouvement amorcé à Paris. Avec une différence de taille. Cette fois, c’est l’atelier lui-même, ses outils et son mobilier, qui part au cœur du propos.

L’atelier de Brancusi, l’exil new-yorkais d’un joyau parisien
Vue de l’installation Brancusi : L’artiste et son atelier, présentée au Museum of Modern Art de New York – © Photo : Jonathan Dorado / The Museum of Modern Art, New York

Le MoMA réunit 210 objets de l’univers de Brancusi

Le musée américain ne prétend pas rebâtir l’atelier. Selon la commissaire invitée, Anne Umland, ancienne conservatrice du MoMA, le parcours l’évoque sans faire croire à une véritable reconstitution, et sans la poussière de plâtre blanche dont se souvenaient les visiteurs d’autrefois. Ce parti pris est honnête. Il évite le décor de cinéma.

Les œuvres de l’atelier, rarement prêtées, dialoguent avec la collection Brancusi du MoMA et plusieurs prêts importants venus d’institutions locales. Le sculpteur entretient d’ailleurs un lien ancien avec l’Amérique. C’est au salon de l’Armory Show, à New York en 1913, qu’il s’est imposé sur la scène internationale, et son premier grand mécène, l’avocat John Quinn, était new-yorkais. L’Amérique lui a aussi offert son procès le plus célèbre : en 1926, les douanes américaines refusent de considérer son « Oiseau dans l’espace » comme une œuvre d’art et le taxent comme un vulgaire objet manufacturé en métal. Le tribunal lui donnera raison en 1928, et cette décision reste un jalon dans la définition juridique de l’art abstrait. Exposer l’atelier à New York, c’est en quelque sorte rejouer cette question à l’envers : montrer que l’établi et le tabouret font partie de l’œuvre.

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Le mobilier mérite d’ailleurs qu’on s’y arrête, et c’est là que Brancusi parle autant aux amateurs de design qu’aux amateurs de sculpture. Tables, sièges et tabourets taillés dans des troncs de chêne ou coulés en plâtre, il fabriquait lui-même presque tout ce qui l’entourait, avec la même économie de formes que ses sculptures, au point que la frontière entre socle, meuble et œuvre devient floue. Cette porosité a fait école. Le jeune Isamu Noguchi, passé par l’atelier comme assistant en 1927, en a retenu la leçon : la table basse en verre et noyer qu’il dessine en 1944 pour Herman Miller, ses luminaires Akari ou ses jardins de pierre prolongent cette idée qu’un objet usuel peut avoir la densité d’une sculpture. Une bonne part du minimalisme mobilier du XXe siècle descend, directement ou non, de ce que l’on a vu impasse Ronsin.

L’image tient une place centrale. Des films, certains tournés avec l’aide d’un ami artiste et d’autres réalisés par Brancusi lui-même, montrent ses sculptures, son atelier et son quotidien. Man Ray, qui l’avait conseillé et aidé à installer une chambre noire sur place, fait partie de ces complicités. Le catalogue rassemble plus de 130 photographies prises par le sculpteur, qui suivent ses œuvres et les métamorphoses de son atelier sur quatre décennies. Ces clichés n’ont rien d’anecdotique. L’artiste contrôlait la manière dont on regardait son travail, jusqu’à l’angle de la lumière.

La commissaire résume l’enjeu d’une formule : Brancusi « fait partie du langage de la sculpture moderne ». Rien d’exagéré là-dedans. Ses oiseaux étirés, ses têtes ovoïdes comme « La Muse endormie » (1910) et ses colonnes sans fin, dont la version monumentale de Târgu Jiu culmine à près de trente mètres depuis 1938, ont appris à des générations d’artistes qu’une forme pouvait se réduire à l’essentiel sans perdre sa charge.

L’atelier de Brancusi, l’exil new-yorkais d’un joyau parisien
Vue de l’installation Brancusi : L’artiste et son atelier, présentée au Museum of Modern Art de New York – © Photo : Jonathan Dorado / The Museum of Modern Art, New York

Les 150 ans de Brancusi se célèbrent loin de Paris

Reste un détail que la presse hexagonale a peu relevé. L’année 2026 marque les 150 ans de la naissance du sculpteur. La Roumanie, son pays natal, en a fait un temps fort. L’exposition new-yorkaise est d’ailleurs présentée dans le cadre de l’Année Constantin Brancusi, célébrée en Roumanie pour marquer ce cent-cinquantenaire.

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Paris, privé de son atelier, observe la fête depuis les coulisses. L’ironie est réelle. L’artiste a passé l’essentiel de sa vie créatrice en France et a tout légué à l’État. L’anniversaire, lui, se joue ailleurs, à Berlin puis à New York, avec des œuvres françaises et des conservateurs français dans l’équipe, mais sans rendez-vous majeur sur le sol où elles ont été conçues.

Le calendrier possède une autre logique. La commissaire souligne qu’il s’agit de la première grande rétrospective muséale depuis 1995, année qui fut aussi la dernière où l’atelier avait fermé. Le parallèle est parlant. L’exposition de 1995, organisée par le Centre Pompidou, avait alors voyagé jusqu’au Philadelphia Museum of Art, sa seule étape américaine. Trente et un ans plus tard, le scénario se répète. Une fermeture parisienne ouvre une fenêtre outre-Atlantique.

L’atelier de Brancusi reste absent de Paris jusqu’à sa réinstallation

La question vous concerne directement si vous aimez la sculpture. Les pièces de l’atelier ne seront pas visibles à Paris dans leur écrin d’origine avant la réouverture du Centre. Le séjour new-yorkais dure quatre mois. Ensuite, retour aux réserves ou nouveau prêt, selon les choix de l’institution. Pour ceux qui restent de ce côté-ci, le Pavillon Brancusi, sur la piazza de Beaubourg, continue d’accueillir des expositions temporaires et permet au moins de mesurer l’architecture de Renzo Piano à vide, ce qui est une expérience en soi.

Il y a une forme de paradoxe dans ce départ. Brancusi voulait que son atelier reste intact, réuni, immobile. Le voici démonté et réinterprété dans un musée étranger. Mais l’artiste lui-même déplaçait ses sculptures sans cesse, les photographiait sous tous les angles, cherchait la meilleure lumière. L’atelier n’a jamais été figé de son vivant.

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Les amateurs français peuvent y voir une perte provisoire. Ils peuvent aussi y voir une preuve de vitalité. Une œuvre que l’on prête, que l’on montre ailleurs et que l’on regarde avec d’autres yeux reste une œuvre vivante. Quand le Pavillon retrouvera ses sculptures, il faudra simplement prendre le temps d’y entrer, ce que tant de visiteurs pressés n’avaient jamais fait. Le voyage new-yorkais aura au moins rappelé une évidence que Paris avait fini par oublier : l’atelier de Brancusi n’était pas un décor posé à côté de Beaubourg, c’était l’une de ses plus belles pièces.

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