Il fait une chaleur Ă dĂ©courager les plus tĂ©mĂ©raires, et pourtant⊠On sâest quand mĂȘme levĂ© tĂŽt pour assister au dĂ©filĂ© de Yohji Yamamoto. Parce quâavec lui, on ne rate rien. PrĂ©sentĂ©e le 25 juin 2026 Ă Paris, dans le cadre de la Fashion Week homme, cette collection printemps 2027 confirme une nouvelle fois que le crĂ©ateur japonais, nĂ© en 1943, fonctionne Ă une horloge qui nâappartient quâĂ lui. Pendant que la mode sâagite, il observe. Pendant quâelle crie, lui murmure. Et cette saison, le murmure portait sur lâĂ©paule.

« HĂąte-toi lentement ; ne te dĂ©courage pas, mais reviens souvent Ă lâouvrage », disait Nicolas Boileau, poĂšte et critique français du XVIIe siĂšcle. Cette citation, convoquĂ©e en ouverture, nâĂ©tait pas anecdotique. Elle dĂ©finit assez bien la dĂ©marche dâun homme qui, depuis plus de quarante ans, travaille le mĂȘme territoire avec une prĂ©cision obstinĂ©e. Cette saison, le sujet Ă©tait lâĂ©paule, quâil a abordĂ© Ă la maniĂšre dâun maĂźtre de la Renaissance, multipliant les Ă©tudes avant de sâattaquer Ă la grande toile.
Trois silhouettes tout en noir ouvrent le bal. Des vestes allongĂ©es, des manches Ă©laborĂ©es fixĂ©es par de grands Ćillets, portĂ©es sur une chemise ample et un short gĂ©nĂ©reusement taillĂ©. Ă premiĂšre vue, la rĂ©pĂ©tition. De plus prĂšs, la variation. Câest prĂ©cisĂ©ment lĂ que rĂ©side le gĂ©nie de Yamamoto : dans cet Ă©cart infime entre deux versions dâune mĂȘme idĂ©e, cet espace oĂč se loge tout le travail. Certaines manches montaient en pointes, dâautres se faisaient cocooning grĂące Ă des insertions cousues directement dans le tissu.
| đ RepĂšres clĂ©s |
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| đ Collection â Yohji Yamamoto Homme printemps 2027. đĄïž Fil conducteur â LâĂ©paule devient le point dâĂ©quilibre de toute la silhouette. âïž Inspirations â XIXá” siĂšcle, chevalerie, armure et hĂ©raldique revisitĂ©s. đĄïž Contexte â DĂ©filĂ© prĂ©sentĂ© Ă Paris durant une Fashion Week marquĂ©e par une chaleur exceptionnelle. đ Vision â Une mode oĂč protection, libertĂ© du corps et fluiditĂ© des genres se rencontrent. |

Yohji Yamamoto propose chaque saison des collections Ă©purĂ©es dans lesquelles le corps est Ă©voquĂ© plutĂŽt que dĂ©voilĂ©. Ce printemps ne fait pas exception. Mais il y ajoute cette saison une dimension historique particuliĂšrement lisible. Compte tenu de la maĂźtrise savante de lâhistoire du vĂȘtement qui caractĂ©rise Yamamoto, on ne peut sâempĂȘcher de voir dans cette collection le prolongement de son intĂ©rĂȘt pour les modes du XIXe siĂšcle, une Ă©poque qui rĂ©interprĂ©tait les idĂ©aux chevaleresques â et lâarmure â en volumes et en motifs.
Les croix, les motifs animaliers, les velours dĂ©vorĂ©s laissant apparaĂźtre des mailles imprimĂ©es : tout cela Ă©voque un nouvel hĂ©raldisme, une chevalerie rĂ©inventĂ©e pour notre Ă©poque. Plus tard dans le dĂ©filĂ©, des mailles peintes en mĂ©tallique ou marquĂ©es dâĂ©clats de rouge Ă©voquaient la cotte de mailles. Ce nâĂ©tait pas de la nostalgie pour autant. PlutĂŽt une façon dâancrer le prĂ©sent dans une longue mĂ©moire, de rappeler que le vĂȘtement masculin a toujours Ă©tĂ© liĂ© Ă la protection, au rang et Ă la posture face au monde.

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Et justement, ce monde. Qui, de nos jours, refuserait un peu de rembourrage contre la rĂ©alitĂ© ambiante, surtout lorsquâil est taillĂ© par les mains expertes de Yamamoto ?
La Fashion Week se tenait sous une chaleur Ă©crasante. Le dĂŽme de chaleur qui stagnait au-dessus de Paris nâĂ©tait un secret pour personne. Les mannequins dĂ©ambulaient plus quâils nâavançaient. Chez les hommes, ce phĂ©nomĂšne Ă©tait encore plus marquĂ©, car ils flĂąnaient Ă lâopposĂ© de toute urgence, tout en sachant quâils devaient atteindre le bout du podium et revenir.

Il y avait lĂ quelque chose dâironique et de juste. Ă ces tempĂ©ratures, on marche tous un peu comme ça. Et Yamamoto nâest pas Ă©tranger Ă ce sujet. Il avait dâailleurs utilisĂ© lâune de ses collections, plusieurs saisons auparavant, pour alerter sur lâembrasement de la planĂšte. InterrogĂ© backstage sur le moment prĂ©sent, alors que la catastrophe climatique Ă©tait dans tous les esprits, Yamamoto a dĂ©clarĂ© que câĂ©tait « trĂšs confortable, mais en mĂȘme temps⊠inconfortable », et que mĂȘme quand le chemin devient difficile, « il faut continuer Ă vivre ».
Câest sa façon Ă lui de philosopher. BrĂšve, sĂšche, sans posture.

Les messages cryptico-poĂ©tiques imprimĂ©s dans le dos de quelques silhouettes, Ă©voquant des quĂȘtes intĂ©rieures ou un sentiment dâailleurs et de nostalgie, laissaient entendre que le vrai champ de bataille se trouvait peut-ĂȘtre en nous.
Câest une constante chez Yamamoto : ce refus de rester en surface. Le vĂȘtement nâest pas lĂ pour sĂ©duire au premier regard. Il conçoit le vĂȘtement comme un espace de libertĂ© oĂč le corps peut respirer, se mouvoir et exister sans performance. Cette philosophie, menĂ©e avec une cohĂ©rence qui force le respect depuis quatre dĂ©cennies, explique pourquoi ses dĂ©filĂ©s continuent de faire lâeffet dâune douce gifle. On en ressort lĂ©gĂšrement secouĂ©, mais dans le bon sens.

Le casting, mĂ©lange typique chez Yamamoto de visages frappants et de corps habitĂ©s, suggĂ©rait un refus des contraintes dâune morphologie prĂ©cise, voire dâun genre. La clĂŽture du dĂ©filĂ© a Ă©tĂ© assurĂ©e par Rie Harui, crĂ©atrice de bijoux et directrice artistique de la ligne Yohji Yamamoto by Rie. Sous un chapeau mou et un masque sur les yeux, elle faisait tournoyer les chaĂźnes qui ornaient son manteau arachnĂ©en, comme un geste distrait. Yamamoto a dit dâelle quâelle Ă©tait « importante », Ă la fois en tant que femme qui dĂ©file et en tant que crĂ©atrice. Un mot simple pour une dĂ©claration qui ne lâest pas.
Ensuite, les mannequins â beaucoup arborant temporairement des oiseaux et des papillons tatouĂ©s sur les joues et la nuque â ont fait un dernier tour, les manteaux ĂŽtĂ©s et jetĂ©s sur les Ă©paules. Un geste final, peut-ĂȘtre improvisĂ© sous la chaleur, peut-ĂȘtre prĂ©vu depuis le dĂ©but. Chez Yamamoto, on ne sait jamais vraiment. Et câest prĂ©cisĂ©ment pour cette raison quâon revient.










