| Netflix s’est séparé de Dan Lin, son responsable du cinéma depuis 2024, le 16 octobre 2026. Selon le New York Times, environ 88 films ont été validés durant ses deux premières années. Son départ intervient après celui de Bela Bajaria, dans le cadre d’une réorganisation des activités de la plateforme. |
Un simple coup de fil, et c’était fini. Selon Variety, Ted Sarandos a appelé Dan Lin lui-même le vendredi 16 octobre, au lendemain de l’éviction de Bela Bajaria, la directrice des contenus de Netflix. L’information a circulé pendant le week-end grâce à la newsletter Puck de Matt Belloni, avant d’être confirmée le lundi 19 par TheWrap et The Hollywood Reporter. Netflix n’a fait aucun commentaire.
Voilà pour les faits. Le reste est plus compliqué.
Revenons au printemps 2024. Bela Bajaria recrute Dan Lin pour succéder à Scott Stuber. Sa mission se résume en une phrase : moins de films, mais de meilleurs films. Son parcours a de quoi rassurer. De 1999 à 2007, il a été vice-président de la production chez Warner Bros., où il a notamment accompagné la réalisation des Infiltrés de Martin Scorsese. Devenu producteur indépendant, il a ensuite produit La Grande Aventure Lego, les deux films Ça et les Sherlock Holmes de Guy Ritchie. Ses films ont rapporté plus de 5,5 milliards de dollars au box-office mondial. Lin est un homme de l’industrie, pas un cinéphile de salon.
Chez Netflix, il organise la division par genres. Il mise sur les comédies, les comédies romantiques et les adaptations de best-sellers. Selon le New York Times, la plateforme a validé environ 88 films pendant ses deux premières années. C’est énorme, même si Page Six affirme que la production a été divisée par deux par rapport au pic de l’ère Stuber, qui sortait jusqu’à 80 films par an. Ce chiffre montre aussi la contradiction du poste. Comment produire « moins » quand la plateforme a besoin d’une telle quantité de films ?
Il y a tout de même eu des succès : Happy Gilmore 2, The Rip, War Machine, People We Meet on Vacation, qui a été vu plus de 17 millions de fois la semaine de sa sortie. Et Train Dreams, acheté à Sundance, qui prouvait qu’un cinéma plus discret avait aussi sa place. Quant au plus gros triomphe de son mandat, il ne lui doit presque rien : K-Pop Demon Hunters, le film le plus vu de l’histoire de Netflix et doublement oscarisé, avait été validé par Stuber. Mais aucun film n’a vraiment imposé une identité. Le problème est là .
Depuis lundi, on décrit un patron qui ne prenait pas de gants. « Dan était très franc dans ses retours. Brutal, même », raconte une source interne au Hollywood Reporter, avant d’ajouter : « Certains talents avaient l’habitude d’être traités avec des gants de velours. »
Plusieurs accrochages sont désormais publics. D’abord avec Ben Affleck, dont Netflix a pourtant racheté la start-up d’intelligence artificielle InterPositive pour près de 600 millions de dollars. Selon Page Six, l’acteur ne supporterait pas Lin, au point que c’est Bela Bajaria qui l’a présenté à l’avant-première d’Animals, le 1er octobre. Son entourage assure de son côté que la collaboration avec Netflix reste excellente. Surtout avec Greta Gerwig. Lin aurait multiplié les remarques sur les premiers montages de son Narnia, promettant de « réparer » le film en postproduction, selon la newsletter The InSneider. Il a depuis été tenu à distance du projet. C’est embarrassant : Narnia : Le Neveu du magicien est en effet le premier film Netflix à bénéficier d’une vraie sortie en salles, le 12 février 2027, avec plus de six semaines d’exclusivité avant d’arriver sur la plateforme le 2 avril.
Et que dire de David Fincher, qui ne renouvellera pas son contrat avec Netflix ? Fausse piste, assure une source du Hollywood Reporter : « Le départ de David n’avait strictement rien à voir avec Dan. » Le réalisateur avait déjà prévu de partir.
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Une phrase, enfin, colle à la peau de Lin. Dans le New York Times, il qualifiait les réalisateurs attachés à tout prix à la salle de « cinéastes avec lesquels nous avons accepté de ne pas travailler ». À Hollywood, cette formule a choqué. Aujourd’hui, elle lui coûte cher.
Le départ de Lin s’inscrit dans un mouvement plus large. Netflix vient de supprimer environ 6 % de ses effectifs, soit près de 1 000 postes. Doug Belgrad, vice-président du cinéma et bras droit de Lin, en faisait partie, tout comme Sheroum Kim, qui pilotait le cinéma indépendant. Puis, le jeudi 15 octobre, Bela Bajaria a été poussée vers la sortie. Elle est remplacée par Peter Rice, ancien dirigeant de Disney et de la Fox, qui prendra ses fonctions le 26 octobre et devra nommer le nouveau patron du cinéma. Rice a la réputation d’un dirigeant proche des créateurs : c’est à la tête de Fox Searchlight qu’il a accompagné Slumdog Millionaire, Juno ou Little Miss Sunshine.
Pourquoi maintenant ? Les explications divergent. Variety évoque une action en baisse en Bourse et des abonnés moins actifs. Fin septembre, Sarandos reconnaissait lui-même que Netflix ne grandissait pas aussi vite qu’il le souhaiterait, avec un temps de visionnage en hausse de seulement 2 % au premier semestre. Il fallait donc présenter un discours de croissance à Wall Street avant les résultats du 20 octobre. Les chiffres sont là : un chiffre d’affaires en hausse de 12 % et une rentabilité record. « Tout le monde est un dommage collatéral », résume une source citée par le magazine.
Sarandos, lui, reste courtois. « J’ai commencé à travailler avec Dan bien avant qu’il ne nous rejoigne en 2024, et sa force en tant que producteur a toujours été évidente », déclare le co-PDG, qui se dit « reconnaissant envers Dan pour tout ce qu’il a fait pour les films Netflix ». C’est la politesse d’usage.
Lin a fait simple. Son mémo interne, envoyé lundi aux équipes, commence par un souvenir : « Quand j’ai accepté ce poste, Bela m’a donné un conseil tout simple : sois toi-même. » Il ajoute : « Ce fut un immense privilège de diriger cette équipe incroyable. » Il remercie « Ted, Greg et Bela » pour l’opportunité et fait ce constat lucide : « Il y a énormément d’incertitude dans ce métier en ce moment, peut-être plus que jamais. »
Sois toi-même. Ce conseil s’est peut-être retourné contre lui.
Pour la suite, deux noms reviennent souvent : Mike De Luca et Pam Abdy. Le duo dirigeait le cinéma de Warner Bros. jusqu’au début du mois, avant d’apprendre par la presse qu’il ne ferait pas partie du studio né de la fusion avec Paramount. Leur bilan parle pour eux : Une bataille après l’autre de Paul Thomas Anderson, Oscar du meilleur film, Sinners, Évanouis, sans oublier le succès de Minecraft, le film. Ils ont su réunir sous un même toit un cinéma d’auteur exigeant et de gros succès populaires.
D’après The Hollywood Reporter, les deux producteurs discuteraient avec Netflix. Une condition reviendrait souvent : des garanties solides sur les sorties en salles. Interrogée par Variety sur leurs chances, une source répond simplement : « Probablement. » Le site World of Reel les présente même comme les « remplaçants évidents ».
Ce serait un véritable changement de cap. Netflix a longtemps tout misé sur le streaming, mais la plateforme a déjà ouvert la porte aux salles de cinéma avec Gerwig et avec The Further Misadventures of Cliff Booth de Fincher. Ce dernier sortira en IMAX pendant deux semaines à partir du 25 novembre, avant d’arriver sur Netflix le 23 décembre. Confier les commandes à deux défenseurs de la salle, ce serait assumer ce virage. Pour les abonnés, cela signifierait devoir attendre un peu plus longtemps pour voir les gros films de la plateforme, mais les découvrir d’abord sur grand écran.
Un grand agent, cité par TheWrap, résume la situation sans détour : « Il avait le même problème que Scott Stuber : la qualité. » Et il prévient : « Celui qui succédera à Lin aura aussi le même problème. » Un manager d’écrivains va encore plus loin dans The Hollywood Reporter : « Les films de streaming, ça ne marche tout simplement pas. »
Le jugement est sévère, mais il n’est pas faux. Changer de patron ne sert à rien si le modèle reste le même : beaucoup de films, des budgets serrés et une diffusion à domicile. Dan Lin part avec 88 films à son actif et quelques beaux succès d’audience. Son successeur se retrouvera face au même problème, avec des actionnaires encore moins patients.



